http://www.salve-regina.com/Philosophie/Thomisme_Grenet.htmPaul GRENET, Le Thomisme, Paris, PUF, Que sais-je ? ( n° 587), 1964, 128 p.
On entendra par thomisme, au cours du présent exposé, la philosophie de saint Thomas d'Aquin, à l'exclusion de l'exégèse scripturaire, de la théologie sacrée, et de la mystique : même, les limites de la collection nous obligent à nous en tenir à la partie essentielle, qui est aussi la plus difficile, de sa philosophie : la partie spéculative (philosophie de la nature et métaphysique). Nous espérons seulement avoir préparé le lecteur à étudier par lui‑même les textes où saint Thomas développe sa philosophie pratique (morale et politique). Bien que l'autorité de saint Thomas comme moraliste n'ait jamais diminué, alors même que sa métaphysique était oubliée, il reste que ce qu'il y a d'original dans sa morale n'est que la conséquence de sa métaphysique. Si donc nous voulons aller à l'essentiel, c'est à sa métaphysique qu'il faut aller, sans oublier la physique qui la prépare.
PREMIÈRE PARTIE PHYSIQUE
OU PHILOSOPHIE DE LA NATURE
Le problème fondamental de la philosophie est le problème de l'Un et du Multiple. Il se présente sous deux formes, l'une dynamique, l'autre statique. Sous sa forme dynamique, c'est le problème du Devenir; sous sa forme statique, c'est le problème de la Diversité. Le problème du Devenir fait l'objet de ce que les Anciens nommaient la «Physique », et que nous appellerons aujourd'hui la « Philosophie de la nature ». La physique expérimentale des modernes a rendu caduque la physique expérimentale d’Aristote à laquelle saint Thomas n'avait aucune raison de rien changer. Les thomistes contemporains ont, depuis Auguste Comte, des raisons décisives de discerner la physique philosophique de la physique expérimentale. J. Maritain a montré (La philosophie de la nature et Les degrés du savoir) comment la première travaille sur le plan de l'intelligibilité de l'être, la seconde sur le plan de la description et de la mensuration des propriétés sensibles.
CHAPITRE PREMIER
LA COSMOLOGIE
Doctrine générale de l’acte et de la puissance
comme causes intrinsèques du devenir
Le fait. ‑ Tout, en ce monde corporel, est sujet à naître et à périr; et, une fois né, à varier. Certains changements restent extérieurs à l'être considéré, ils ne l'affectent pas en son intimité mais seulement dans ses relations spatiales avec les voisins : ce sont les changements de place (= CHANGEMENTS EXTRINSÈQUES). D'autres changements affectent l'être en lui‑même (= CHANGEMENTS INTRINSÈQUES), parmi ces derniers, les uns sont superficiels, c'est‑à‑dire concernent les états ou manières d'être; les autres sont Profonds, c'est‑à‑dire atteignent l'identité même de l'être.
Le problème. ‑ Pour faire court, on peut admettre que le changement extrinsèque ne pose pas de problème. Mais le changement intrinsèque ? Un être se change en un autre être, et donc celui qui était cesse d'être et celui qui n'était pas commence d'être (changement profond) ; un être devient autre qu'il n'était (changement superficiel). Dans tous les cas, l'un, le même, le durable se scinde, se divise contre lui‑même, et apparaît multiple, autre, évanouissant : le bébé joufflu que représente cette photo est le même individu que ce ‑vieillard ridé. Le même individu cela ne fait qu'un. Bébé et vieillard cela fait deux ‑ et combien opposés ! Tout devenir réalise la même étonnante fusion de l'un et du multiple. Etonnante : car, si le même un est bébé joufflu, comment peut‑il être vieillard ridé. en étant resté le même que soi et un avec soi ?
Les solutions extrêmes. ‑ 1° Le mécanicisime. Le changement intrinsèque est impossible. En effet, la nouveauté est impossible. Car l'être nouveau devrait venir soit de l'être, soit du non‑être; deux solutions également impossibles : d'une part, ce qui est déjà ne peut commencer d'être ; d'autre part, avec rien on ne fait rien. Le nouveau vieillard ridé ne peut sortir de l'ancien bébé joufflu que s'il y était déjà ; mais alors il n'est pas nouveau. Et si l'ancien bébé joufflu ne contenait pas du tout le nouveau vieillard ridé, comment celui‑ci a‑t‑il pu en sortir ? (dilemme de Parménide.) Mais le changement extrinsèque est possible : supposons l'être éternellement réparti en corpuscules séparés par du vide (= absence de corps). Les corpuscules peuvent, dans le vide, modifier leurs relations spatiales. Mais il est bien entendu qu'ils ne sont en eux‑mêmes susceptibles d'aucune modification : notamment ils sont insécables ou indivisibles (en grec : a‑tomes), car si un corpuscule se brisait en deux, d'où viendraient les deux nouveaux ? S'ils préexistaient dans l'ancien, celui‑ci n'existait pas vraiment, c'étaient eux qui existaient et ils ne sont pas nouveaux. Et s'ils ne préexistaient pas du tout, d'où sont‑ils sortis ? Et qu'est devenu l'ancien ? (Démocrite).
2° Le mobilisme. ‑ Le changement intrinsèque complet, constant, est la seule réalité. La réalité est mobilité. Exister, c'est changer. En effet exister, c'est durer, mais durer consiste à se mûrir, c'est‑à‑dire à se renouveler, à se re‑créer. L'être n'a donc en lui‑même aucune fixité, aucune permanence, aucune identité ; il est pur devenir, pur jaillissement de nouveauté, pure action, pur changement de direction à l'état naissant (Bergson).
La solution aristotélicienne et thomiste. ‑ pour qu'un bébé joufflu puisse se changer en vieillard ridé, il faut que l'être du premier se continue dans l'être du second, sans quoi il n'y aurait pas changement mais simple substitution. Mais il faut également que l'être du premier soit une réelle absence du second, et réciproquement, sans quoi il n'y aurait pas changement mais permanence. Les deux termes du devenir sont donc à la fois continus et opposés en tant qu'êtres. Dès lors il est impossible que leur être soit simple ou homogène, ou monobloc. Il faut que le premier étant posé, quelque chose du second le soit aussi, sans quoi pas de continuité ; mais en même temps il faut que le second en se posant nie le premier, sans quoi pas de changement. Ce n'est donc pas une théorie, ce n'est pas une explication, c'est une simple expression des faits que de dire : l'être qui va se changer en un autre (ou l'être en qui un autre vient de se changer) est composé. Composé de quoi ? Evidemment pas composé d'êtres! D'abord, parce qu'en général un composé ne peut être composé de réductions de lui‑même (une maison n'est pas composée de maisons) ; ensuite parce que dans notre cas, l'être qui serait présent dans les deux termes du changement serait permanent et non changeant, tandis que les deux termes du vrai changement se substitueraient l'un à l'autre sans lien pour assurer leur continuité intrinsèque. Par conséquent, l’être changeant est composé de réalités élémentaires qui ne sont un être que dans leur union même.
Quelles sont ces deux réalités ?
La première est permanente, en ce sens qu'elle est commune aux deux termes. La seconde n'est présente qu'au moment et dans la mesure où existe le terme qu'elle forme (au sens le plus primitif du verbe former). Par conséquent, l'élément permanent commun aux deux termes est de soi indifférent à être avec l'élément formateur du premier, et réellement privé de l'élément formateur du second. Mais surtout l'élément permanent est réceptivité de l'élément formateur des termes. Réceptivité, ou capacité, qui ne signifie pas simple possibilité abstraite, conçue par l'esprit, mais bel et bien aptitude réelle et positive, expectante et anticipante, déjà posée.
Traditionnellement, l'élément permanent (qu'Aristote appelait aussi substrat ou sujet) a gardé le nom aristotélicien d'être en puissance, ou plus brièvement « puissance ». L'élément formateur (qu'Aristote appelait « énergie » ou « entéléchie ») a reçu celui de « forme », ou celui plus général d' « acte » (qui ne doit pas évoquer nécessairement un déploiement d'activité, mais simplement la position ou la détermination d'un être).
« Remarquez que telle chose peut exister, bien qu'elle n’existe pas. Telle autre, au contraire, existe. Ce qui peut être, on dit qu'il est en puissance. Ce qui est déjà, on dit qu'il est en acte » (Des principes de la nature, chap. 1, début). « Tout ce qui change, selon quelque chose de soi demeure, et selon quelque chose de soi passe. Exemple : ce qui change de blanc en noir demeure selon sa substance. Et ainsi, en tout ce qui change, on remarque une certaine composition » (I, 9, 1).
Sens de la thèse thomiste. ‑ Un grand nombre de penseurs modernes ont attaqué la notion de forme ou d'acte, on du moins ont montré qu'ils ne la comprenaient pas (ex. : Bodin, Descartes, Gassendi, Bayle, Leibniz, Renan) : il leur semble que la forme (ou l'acte) pour commencer d'être doit sortir du néant, donc être créée directement par Dieu (car ces modernes possèdent la notion chrétienne de création que les vieux grecs ne possédaient pas). Ce serait vrai si la forme était un être au sens ordinaire de ce mot : une chose qui existe. Mais la forme (ou acte) pour exprimer le fait du changement doit évidemment être conçue non pas comme une « chose qui existe », mais comme l'élément déterminant de ce qui existe. Dès lors, dire qu'au terme d'un changement, une forme nouvelle commence d'exister, c'est s'exprimer très mal : la vieillesse n'est pas une chose qui commence d'exister au moment où la jeunesse a été anéantie; jeunesse et vieillesse ne sont rien que des manières d'être de Pierre ou de Paul. Nos modernes ont mille fois raison d'abhorrer avec Descartes le monstre qu'ils conçoivent sous le nom de forme. Mais ce monstre, ce ne sont pas les scolastiques, ce sont eux qui l'ont inventé (Gilson).
« Commencer d'être est un processus ordonné à l'existence. Par conséquent, à parier proprement, il ne convient de commencer d'être qu'aux réalités auxquelles il convient d'exister. Or exister ne convient proprement qu'aux choses qui subsistent (c’est‑à‑dire qui existent en soi et non en une autre)... Les formes, au contraire... ne méritent pas le titre d'être comme c'étaient elles qui existaient, mais exclusivement à raison de ce que par elles quelque chose existe » (I, 45, 4). « La forme d'un corps naturel n'est pas une réalité subsistante (= existant en soi), mais seulement un principe ou un élément par lequel une chose est ; et c'est pourquoi, puisque commencer d'être et en particulier être créé ne convient au sens propre qu'à la réalité subsistante, il ne revient pas aux formes de commencer d'être (fieri), ni d'être créées (creari), mais d'être l'effet de la création en liaison avec le reste (concreatas esse) » (I, 45, 8).
Du reste, il est remarquable que Descartes après avoir rejeté la composition d'acte et de puissance du monde des corps est bien obligé de la rétablir dans le monde des esprits pour exprimer les faits de changement dans le psychisme.
A l'inverse, lorsque, au début de l’Evolution créatrice, Bergson veut montrer que le changement est l'existence môme qui dure, c'est au changement psychique qu'il s'arrête. Ce qu'il critique sous le nom d'états, c'est en réalité la notion de forme; et sous le nom du « moi », celle de puissance : le sujet des états psychiques. Mais on s'aperçoit que ce qu'il critique, c'est un moi immobile, inerte, sous‑jacent aux états, et deux états tout‑faits, plaqués alternativement sur le moi. Lui aussi a mille fois raison de rejeter avec horreur cette représentation imaginative et donc spatiale de la puissance comme étant un être, et des actes comme étant deux autres êtres, ce qui remplace l'unique être changeant par trois êtres immobiles. Si c'était là la doctrine d'acte et de puissance, elle consisterait à engendrer le mouvement avec des immobilités. Bergson conclut donc que le changement n'implique pas de sujet, que le mouvement n'implique pas de mobile. Seulement, dès lors il n'a plus le moyen de maintenir dans la réalité fluide l'opposition des contraires dont l'un serait la négation de l'autre : toute la réalité passée coexiste (enroulée derrière) à toute la réalité présente, qui est massive, pleine, sans trous, sans fissures, bref sans négativité, ou sans non‑être (comme répéteraient Hegel et Sartre après la tradition). A la faveur de sa critique valable de l'idée de néant absolu, Bergson essaie de faire passer sa critique de l'idée de néant même partiel et relatif : « triste » et « gai » ne sont pas deux états de mon moi unique, privé de tristesse quand il est devenu gai. ‑ Mais il faut protester au nom de l'expérience : après l'annonce de la mort subite de ma mère, je ne suis pas dans le même état qu'avant; après avoir subi l'action des rayons solaires la pierre n'est pas dans le même état qu'avant. Il ne dépend pas de l'attention ou de l'intérêt que j'accorde au passé, que cette pierre ni cette âme ne soient plus telles qu'elles étaient. La proposition négative exprime sans aucune déformation le fait même du devenir. Il y a donc à même le réel, un élément réel mais négatif ; non pas pur néant, ce qui ne serait rien du tout ; mais néant de ceci ou de cela, c'est‑à‑dire néant relatif ; et néant qui est en même temps cela ou ceci, c'est‑à-dire néant partiel. La puissance n'est rien d'autre que ce néant partiel et relatif constaté dans l'expérience du devenir, car devenir c'est n'être plus ce que l'on était et n'être pas encore ce que l'on sera, mais rester tout le temps le même « on ».
Portée de la thèse. ‑ 1° Quoi qu'en disent les marxistes, la métaphysique n'est pas née d'un oubli, mais d'un effort d'expression du devenir; 2° Contrairement au mécanicisme, les êtres-qui‑changent sont de vrais êtres, il n'est point besoin de descendre au niveau de l'infiniment petit pour trouver les seuls êtres authentiques, qui seraient les atomes philosophiques; 3° Contrairement au mobilisme, le thomisme nie que les êtres-qui‑changent soient l'être pur et simple : ils sont de l'être impur et composé; 4° Par conséquent le devenir est le stigmate de l'être inférieur, une marque de déficience, de dépendance, de relativité.